Mujāhid ; l’exégète des tābiʿīn
4/23/2026
Il apparaît important pour le croyant, peut-être encore plus dans ce monde moderne, d'étudier ceux qui ont marqué l'histoire de notre communauté par leur piété, leur sagesse, leur science ou de façon plus générale leur apport à la civilisation musulmane. Celui qui se plonge dans la vie de ces grands Hommes y trouvera inspiration, motivation, exemples à suivre et de nombreuses pistes de réflexion. Les premières générations, après le Prophète, eurent sans aucun doute un impact immense, étant garant de la transmission de la religion. Nous souhaitons dans ce présent article présenter la vie d'un de ces grands Hommes. Malgré qu'il ne soit que trop peu connu compte tenu de son apport dans la science, ses avis et ses réflexions resteront gravés dans nos livres de tafsīr. Le lecteur habitué aux commentaires classiques du Coran aura lu son nom des centaines voire des milliers de fois tant il est incontournable.
Il s'agit de Mujāhid ibn Jabr (selon certains ibn Jubayr). Il fait partie de la génération des Tābiʿīn, celle qui fût éduquée par les Compagnons, et est l'un des plus grands savants de la umma dans le domaine du tafsīr.
Nous nous intéressons ici tout d'abord à sa vie, sa biographie avant de mettre en avant son apport dans la science du tafsir.
La vie de Mujāhid ibn Jabr
Mujāhid, connu sous le surnom (kuniya) d'Abū al-Ḥajjāj, est né en l'an 21 de l'Hégire (642 EC) à la Mecque, à la fin du califat d'ʿUmar ibn al-Kẖaṭṭāb.
Il a donc connu cet environnement préservé où les traces de pas de l'Envoyé d'Allah étaient encore fraîches.
Dans ce contexte respirant la piété et la science, il a pu étudier auprès des plus grands Compagnons comme l'indique aḏh-Ḏhahabī: « Il a étudié le Coran, l'exégèse, le fiqh auprès d'Ibn ʿAbbās, Abū Hurayra, ʿĀʾisha, Saʿd ibn Abī Waqqāṣ, ʿAbdallah ibn ʿUmar, Jābir ibn ʿAbdallah, Abū Saʿīd al-Kẖudrī, Umm Hānī... … ».[1]
aḏh-Ḏhahabī dans sa notice biographique rapporte également que Mujāhid lui-même indique : « J'ai étudié le Coran avec Ibn ʿAbbās, en entier, trois fois, m'expliquant chaque versets, répondant à mes questions sur comment celui-ci était descendu et sur qui ».
Ibn Saʿd, quant à lui, dans ses « Ṭabaqāt» rapporte lui le nombre de trente études du Coran !
Sa science immense fût reconnue par tous, notamment ses contemporains à l'image de Qatada qui disait de lui : « Le plus savant de notre génération au sujet de l'exégèse est Mujāhid.»[2] aḏh-Ḏhahabī le qualifie comme étant : « l'imam, le shaykẖ des lecteurs du Coran et des exégètes (mufassirin) ».[3]
al-Aʿmash témoigne aussi de son savoir et de son immense sagesse en déclarant : «Mujāhid était comme quelqu'un qui portait un trésor : chaque fois qu'il parlait, des perles sortaient de sa bouche. »[4]
Ibn Jarīr aṭ-Ṭabarī l'imam des exégètes, dit : « Écouter Mujāhid m'est plus cher que ma famille et mes biens ».[5]
Mujāhid, même si très attaché à la Mecque, a longuement voyagé ; de l'Egypte en passant par Kufa en Irak ou il y est resté longtemps avant de revenir en Arabie.
Il était, au-delà de son érudition dans l'exégèse, un savant encyclopédique. Il était également connu pour son érudition dans le domaine du hadith : science dans laquelle il est considéré comme un narrateur de toute confiance (thiqa). [6] On lui connaît également des prises de position sur des questions juridiques ou bien sur des problématiques liées au fondements du droit (uṣūl al-fiqh) tel que l'abrogation d'un statut (an-naskẖ), et encore sur des sujets liés au dogme et à la croyance (al-ʿaqīda) telles que le retour du prophète ʿIsā ou la possibilité de la vision d'Allah au Paradis.
Cela montre qu'à cette époque certes précoce, les sciences n'étaient pas encore compartimentées, chaque science était interconnectée les unes aux autres et les savants maîtrisent bien des domaines.
Ibn Sa'd rapporte que Mujāhid retourna à son Seigneur alors qu'il était en prosternation à la Mecque.[7]
L'apport de Mujāhid à la science du tafsīr
Malgré son érudition dans plusieurs sciences, c'est bel et bien son apport à la science du tafsīr qui constitua son principal héritage. Il fût reconnu par tous comme étant l'un des maîtres de la discipline.
Celui qui parcourt un ouvrage de tafsīr attestera de cela ; peu d'Hommes ont autant commenté le Coran comme Mujāhid et il est rare de trouver des versets sans que ne soit accolée l'une de ses explications ou l'un de ses commentaires. Exégète incontournable, son nom est à jamais inscrit dans les pages des commentaires de référence.
C'est en ce sens que Sufyān ath-Thawrī dit : « Prenez le tafsīr de quatre personnes : Mujāhid, Saʿīd ibn Jubayr, ʿIkrima et aḍ-Ḍaḥāk».[8] Il disait également : « Lorsqu'une interprétation de Coran te parvient venant de Mujāhid, c'est pour toi amplement suffisant ». [9]
Ibn Taymiyya en fait l'éloge à mainte reprise le qualifiant de « prodige en matière d'exégèse » [10] et explique « c'est pour cela qu'ash-Shāfiʿī, al-Bukẖārī et d'autre parmi les gens de sciences ont retenu ses avis. » [11]
Il fut l'un des premiers à approfondir la science de l'exégèse coranique mais surtout un précurseur qui consignera des réflexions par écrit.
Ibn Abi Mulaika, son contemporain disait : « J'ai vu Mujāhid avec ses tablettes pour écrire, poser des questions à Ibn Abbas. Ce dernier lui disait d'écrire et Mujāhid l'interrogea sur la totalité du tafsīr». [12]
Ainsi, il représente l'étape de l'embryologie de la science de l'exégèse ; s'il est évident qu'il n'a pas laissé derrière lui un ouvrage complet d'exégèse ou établi de façon détaillée une méthodologie, il participa à la naissance de cette science en consignant les réflexions de ses maîtres dont Ibn ʿAbbās par écrit ainsi que ses propres avis concernant le Coran. On disait : « Mujāhid ibn Jabr al-Makẖzūmī compila par écrit le tafsīr du Coran ».[13]
Car s'il y a un homme qui a largement marqué Mujāhid c'est bien son maître ; le noble compagnon Ibn ʿAbbās. Celui-ci était connu pour être l'un des plus grands spécialistes du Coran. L'on rapporte que le Prophète lui fit un jour l'invocation suivante : « Ô Allah fait de lui un érudit dans la religion et enseigne lui l'interprétation du Coran ».
Ibn ʿAbbās forma à la Mecque toute une génération d'exégètes parmi les tabi'in donnant ainsi naissance à ce que l'on nommera plus tard l'école d'exégèse de la Mecque comprenant de nombreuses disciplines. Parmi eux on peut mentionner, les plus grands savants de cette génération tels que ʿAṭāʾ ibn Abī Rabāḥ, 'Ikrima ou Ṭāʾūs.
Mujāhid l'un de ses plus proches élèves fut donc largement inspiré par son maître et sa méthodologie. Il est décrit d'ailleurs par tous les chroniqueurs et historiens comme étant « l'un des plus proches élèves d'Ibn ʿAbbās ». Il prit la suite de son maître, s'investissant dans le tafsīr et posant les jalons d'une méthode dans le commentaire du Coran.
Mujāhid et sa méthodologie
Dans son étude sur Mujāhid et son tafsīr, Muḥammad Abū Nayl développe ce point en recensant les axes suivants.[14]
Mujāhid s'affaira tout d'abord à développer et expliciter, les commentaires précédents. S'inscrivant dans une continuité, rattaché à une chaîne de transmission, il rajouta, commenta, développa les premiers commentaires coraniques. Il resta très attaché à la méthode du tafsīr bi l maʾthūr ou l'exégèse par le texte, concevant que le Coran s'explique principalement par d'autres parties du Coran.
Très attaché au texte, Mujāhid développa également la méthodologie dite de l'opinion (at-tafsīr bi ar-raʾy) en formulant ses propres avis, ses propres interrogations. Nombreuses sont les déductions qu'il tire personnellement à partir du Coran.
A titre d'exemple, citons le verset suivant :
« Et si deux groupes de croyants se combattent, faites la conciliation entre eux. » (al-Ḥujurāt, v.9)
Mujāhid est d'avis que ces deux groupes sont en réalité les Aws et les Khazraj, deux tribus arabes vivant à Médine et se livrant une guerre fratricide avant l'arrivée du Prophète.[15]
Également, il commentera le verset suivant :
« et aux dernières heures de la nuit ils imploraient le pardon [d'Allah] (yastaġhfirūn) » (aḏh-Ḏhāriyāt, v18)
Il indique que cette demande de pardon (istiġhfār) signifie en réalité la prière (ṣalāt).[16]
Ce sont justement ses nombreux avis et ijtihād qui lui valurent d'être, même après sa mort, aussi souvent cité. Transmis par ses élèves, et notamment Abdallah ibn Abi Nijiih, qui transmis abondamment ses commentaires, ses avis s'imposèrent très vite comme référence. Sa longévité explique également son omniprésence dans les ouvrages classiques : nombreux furent ses élèves souhaitant honorer la mémoire de leur maître et transmettre sa science. « Nul doute que la longévité de sa vie a eu un impact sur le fait qu'il ait eu beaucoup d'élèves ».[17]
Mujāhid est également incontournable dans les chaînes de transmission des grands lecteurs (al- qurrāʾ) ce qui a largement accentué sa crédibilité dans le domaine du Coran. Il a transmis la lecture d'après Ibn Kathīr comme a transmis de lui le célèbre lecteur Abū ʿAmrū al-Baṣrī.
Enfin, Mujāhid connut l'époque des premières futuhat ou l'expansion de l'Islam. Les musulmans furent donc amenés à rencontrer, discuter, interagir avec d'autres cultures et d'autres religions. Mujāhid, en tant que référence théologique, a donc logiquement débattu avec les Gens du Livre, interrogé leurs croyances, questionné leurs livres. C'est la raison pour laquelle il eut accès et rapporta de nombreuses isrāʾiliyāt ou récits provenant des Banū Isrāʾil et de leurs livres.
Muḥammad Abū Nayl note qu'il fut également, à son insu, une source d'inspiration pour plusieurs écoles de droit et de dogme. ash-Shāfiʿī fait de larges références à lui, tout comme les Mu'tazilite qui s'appuient sur certains de ses avis dans leurs réflexions scolastiques notamment pour soutenir l'avis de l'impossibilité de voir Allah.[18]
Mujāhid ibn Jabr est donc un maillon clé, au même titre que d'autres Tābiʿīn, dans la transmission et la compréhension du Coran. Il fait partie de ces grands hommes que compte la umma, figures de science et de piété dont il est indispensable de connaître les histoires.
[1] Muḥammad ibn Aḥmad aḏẖ-Ḏhahabī, Siyar aʿlām an-nubalāʾ
[2] Muḥammad ibn Aḥmad aḏẖ-Ḏhahabī, Siyar aʿlām an-nubalāʾ
[3] Muḥammad ibn Aḥmad aḏẖ-Ḏhahabī, Siyar aʿlām an-nubalāʾ
[4] Muḥammad ibn Aḥmad aḏẖ-Ḏhahabī, Siyar aʿlām an-nubalāʾ
[5] Muḥammad ibn Aḥmad aḏẖ-Ḏhahabī, Siyar aʿlām an-nubalāʾ
[6] Aḥmad Ibn Ḥajar al-ʿAsqalan, Tahḏhīb at-tahdhīb
[7] Muḥammad Ibn Saʿd, aṭ-Ṭabaqāt al-kubrā
[8] Muḥammad ibn Aḥmad aḏẖ-Ḏhahabī, Siyar aʿlām an-nubalāʾ
[9] Ibn Jarīr aṭ-Ṭabarī, Jāmiʿ al-bayān fī tafsīr ay al-Qurʾān
[10]Taqī ad-dīn Aḥmad Ibn Taymiya, Muqadimma uṣūl at-tafsīr
[11]Taqī ad-dīn Aḥmad Ibn Taymiya, Muqadimma uṣūl at-tafsīr
[12] Ibn Jarīr aṭ-Ṭabarī, Jāmiʿ al-bayān fī tafsīr ay al-Qurʾān
[13] Ismāʿil Bāsh al-Baġhdādī, Hadiya al-ʿārifīn: asmāʾ al-muʾaliffin wa aṯhār al-muṣaniffin
[14] Muḥammad Abū Nayl, Tafsīr al-imām Mujāhid ibn Jabr
[15] Ibn Jarīr aṭ-Ṭabarī, Jāmiʿ al-bayān fī tafsīr ay al-Qurʾān
[16] Ibn Jarīr aṭ-Ṭabarī, Jāmiʿ al-bayān fī tafsīr ay al-Qurʾān
[17] Kẖālid ibn Yūsuf al-Wāṣil, Tafsīr as-Salaf : tārīkhuhu, wa aʿlāmuhu wa maṣādiruhu
[18] Muḥammad Abū Nayl, Tafsīr al-Imām Mujāhid ibn Jabr


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