Les différentes appellations de la raison dans le Coran
4/23/2026
Nous avons tendance, lorsque nous évoquons la spiritualité de manière générale, à systématiquement opposer la religion à la raison. Certains considèrent que l'on parle ici de deux sphères complètement distinctes et que la religion et ses préceptes viennent en contradiction avec ce qui est rationnel. Cette opposition est en réalité totalement erronée lorsque l'on parle d'Islam. Rien en Islam ne viendra contredire la raison humaine, bien au contraire ses enseignements et son système de croyance sont tout à fait rationnels. Certes, il existe des prescriptions qui sont au-delà de la raison, et c'est le propre de toute spiritualité, mais rien ne viendra rentrer frontalement en opposition.
Commençons par définir le concept de raison, al-ʿaql.
Al-Jurjānī nous dit à son propos que : « C'est une substance qui, en soi, est séparée de la matière mais unie à elle pour agir. L'on dit que c'est une substance spirituelle qu'Allah a créée unie au corps humain. C'est une lumière dans le cœur permettant de distinguer le vrai du faux. » D'autres ont dit : « C'est la faculté par laquelle les vérités des choses sont comprises. »[1]
La raison, al-ʿaql, est l'une des spécificités accordées à l'Homme ; il a été créé avec cette capacité à raisonner. Celle-ci a pour but de le conduire à l'existence d'un Créateur et d'ancrer en lui la présence de l'Unique, le Seul digne d'être adoré. C'est pour cela que le Coran est parsemé d'appels à réfléchir, à méditer, à raisonner, à observer le monde autour de nous : en somme, à se servir de sa raison.
Nous présenterons dans cet article différents termes qui sont utilisés également pour désigner la raison, au nombre de quatre, démontrant ainsi l'importance de celle-ci et de son utilisation saine. Et ceci à travers des versets du Coran ainsi que leur commentaire par les exégètes. Cet exposé a pour but de pouvoir épaissir notre compréhension du concept d'al-ʿaql en Islam.
al-Qalb
Le terme qalb désigne le cœur dans son aspect premier. Mais le terme est également utilisé pour signifier la raison à l'instar de ce verset :
« Il y a bien là un rappel pour quiconque a un cœur, prête l'oreille tout en étant témoin. » (Qaf, v37)
L'imam at-Ṭabarī commente ce verset en disant : « Cela signifie un rappel pour celui qui a une raison (ʿaql) dans cette communauté. » Puis il continue en citant des avis qui vont en ce sens, concluant : « Le cœur ici, c'est la raison. » Ainsi les Arabes utilisaient le terme qalb pour signifier la raison en disant par exemple : « Untel n'a pas de cœur (mā li-fulān qalb). » Le sens voulu ici est qu'il a perdu sa raison.[2]
Al-Qurṭubī en a la même interprétation. Il dit en reformulant le verset : « C'est-à-dire qu'il y a ici un rappel, à savoir tout ce qu'Il nous a rappelé dans cette sourate (traitant de la Résurrection) en termes de leçons et d'exhortations pour celui qui a un cœur, c'est-à-dire une raison à travers laquelle il peut méditer. »[3]
Ibn Kaṯhīr cite la parole de Mujāhid qui interprète le mot cœur par raison.[4]
Le terme cœur est donc associé dans le Coran à la raison. Il ne s'agit pas bien sûr de son unique sens mais plutôt de l'une de ses significations comme ici dans le verset de sourate Qāf. Le couple cœur-raison ne subit pas, dans la conception islamique, de dichotomie comme l'on pourrait trouver dans d'autres traditions. Mais il se complète, s'harmonise et même par endroits, comme ici, se confond. Notons que dans le Coran, la sourate traitant du cœur, sourate ash-Sharḥ, se trouve à côté d'une sourate traitant de la raison, sourate aṭ-Tīn.[5]
Le cœur n'est pas l'organe symbolisant l'émotion, le sentiment dénué d'objectivité : on apprend ici que le cœur raisonne, liant ainsi le couple raison-cœur dans une complémentarité.
« Ne voyagent-ils sur la terre afin d'avoir des cœurs qui raisonnent (qulūbun yaʿqilūn), et des oreilles pour entendre ? Car ce ne sont pas les yeux qui s'aveuglent, mais ce sont les cœurs dans les poitrines qui s'aveuglent. » (al-Ḥajj, v46)
C'est al-Qurṭubī qui commente ce verset et développe cette complémentarité en répondant à une question que se sont posés savants musulmans et philosophes : quelle est la place de la raison : le cœur ou le cerveau ?
« Ainsi ils auront des cœurs avec lesquels ils raisonnent. Il a ajouté l'esprit au cœur parce que c'est sa place, comme l'ouïe est la place de l'oreille.
Certains disent : La place de la raison est le cerveau. C'est ce que l'on rapporte d'Abū Ḥanīfa, mais je ne sais pas si cela est réellement son avis. »[6]
Dans un autre verset il est dit :
« Nous avons destiné beaucoup de djinns et d'hommes pour l'Enfer. Ils ont des cœurs, mais ne comprennent pas. Ils ont des yeux, mais ne voient pas. Ils ont des oreilles, mais n'entendent pas. Ceux-là sont comme les bestiaux, même plus égarés encore. Tels sont les insouciants. » (al-Aʿrāf, v179)
Cette question pourrait paraître philosophique ou sans intérêt, mais en réalité elle nous aiguille sur la conception en Islam du cœur et donc du travail à mener sur cet organe en termes de purification, ainsi que de la raison, sa définition, ses limites et a fortiori sur la complémentarité entre les deux.
al-Lubb
Le terme lubb signifie la pureté, le noyau, le nectar d'une chose.
Dans le Coran revient à de nombreuses reprises l'expression « les doués d'intelligence (ulū al-albāb) ». À l'image du verset suivant :
« Celui qui sait que ce qui t'est révélé de la part de ton Seigneur est la vérité, est-il semblable à l'aveugle ? Seuls les gens doués d'intelligence réfléchissent bien. » (ar-Raʿd, v19)
Les doués d'intelligence désignés ici ne sont pas des intellectuels ou une élite scientifique mais sont ceux qui utilisent leur raison pour arriver à Allah.
At-Ṭabarī, commentant ce verset, interprète l'expression « doués d'intelligence » par « ceux qui possèdent une raison » (dhū al-ʿuqul).[7]
Ibn Kaṯhīr interprète le terme lubb par la raison : « Les doués d'intelligence sont ceux, selon lui, qui utilisent leur raison (ʿaql) et qui possèdent une raison saine et bien portante. »[8]
al-Fuʾād
Autre terme que l'on trouve dans le Coran faisant parfois référence à la raison : al-fuʾād, le cœur, l'un des synonymes du mot qalb, vu précédemment.
Illustration avec le verset ci-dessous :
« Et ne poursuis pas ce dont tu n'as aucune connaissance. L'ouïe, la vue et le cœur : sur tout cela, en vérité, on sera interrogé. » (al-Isrāʾ, v36)
Le terme utilisé pour désigner le cœur est le mot fuʾād. Mais celui-ci ne symbolise pas l'aspect strictement sentimental ou spirituel mais bel et bien l'endroit où l'Homme réfléchit, apprend, médite. Il est donc de fait un lien, dans ce verset, avec la raison.
Al-Qurṭubī dit : « Quant au cœur (al-fuʾād), on interrogera l'Homme sur ce qu'il pense, médite et croit. »[9]
Al-Ṭabarī nous dit : « Le sens de ce verset : certes Allah est celui qui questionne les membres qui parleront au sujet de celui qui les porte. Celui qui a entendu, vu et compris, ses membres vont témoigner à son sujet et cela est une vérité. »[10]
an-Nuhā
Le terme nuhā apparaît dans le Coran dans la sourate Ṭā-Hā à travers l'expression ulū an-nuhā, « ceux qui possèdent an-nuhā ». Dans les traductions en langue française, on parlera de « doués d'intelligence ». Cette traduction apparaît confuse car elle ne fait pas la différence avec le terme cité plus haut, lubb, et son expression ulū al-albāb. Les deux expressions sont traduites de la même façon : doués d'intelligence. D'autre part, l'intelligence est une chose, la raison en est une autre, et cette traduction ne distingue pas les deux termes mais les confond.
Le linguiste Ibn Manẓhūr dit : « Le terme nuhā signifie la raison. »[11]
Voyons le verset dans lequel est évoqué ce terme :
« Mangez et faites paître votre bétail. Voilà bien là des signes pour les doués d'intelligence. » (ṬaHa, v54)
At-Ṭabarī : « Les doués d'intelligence (ulū an-nuhā) sont ceux qui possèdent la raison. »[12] Al-Qurṭubī également va dans le même sens : « Il y a certes des signes pour les doués d'intelligence (ahl an-nuhā), c'est-à-dire les doués de raison. »[13]
[1] al-Jurjānī, Kitāb at-Taʿrīfāt
[2] Muḥammad ibn Jarīr aṭ-Ṭabarī, Jāmiʿ al-bayān ʿan taʾwīl āyi al-Qurʾān
[3] Abū ʿAbdullah al-Qurṭubī, al-Jāmiʿ li aḥkām al-Qurʾān
[4] ʿImād ad-dīn Ismāʿīl Ibn Kaṯhīr, Tafsīr al-Qurʾān al-ʿAẓhīm
[5] Jalāl ad-Dīn as-Suyūṭī, Asrār tartīb al-Qurʾān
[6] Abū ʿAbdullah al-Qurṭubī, al-Jāmiʿ li aḥkām al-Qurʾān
[7] Muḥammad ibn Jarīr aṭ-Ṭabarī, Jāmiʿ al-bayān ʿan taʾwīl āyi al-Qurʾān
[8] ʿImād ad-dīn Ismāʿīl Ibn Kaṯhīr, Tafsīr al-Qurʾān al-ʿAẓhīm
[9] Abū ʿAbdullah al-Qurṭubī, al-Jāmiʿ li aḥkām al-Qurʾān
[10] Muḥammad ibn Jarīr aṭ-Ṭabarī, Jāmiʿ al-bayān ʿan taʾwīl āyi al-Qurʾān
[11] Ibn Manẓhūr, Lisān al-ʿArab
[12] Muḥammad ibn Jarīr aṭ-Ṭabarī, Jāmiʿ al-bayān ʿan taʾwīl āyi al-Qurʾān
[13] Abū ʿAbdullah al-Qurṭubī, al-Jāmiʿ li aḥkām al-Qurʾān


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