Des mots non-arabes dans le Coran
4/27/2026
L'un des champs d'étude de l'exégèse du Coran les plus investis par les exégètes est sans doute l'étude des mots du Coran. Ainsi, chaque terme du texte coranique a fait l'objet d'étude linguistique, d'analyse grammaticale, de recherche de procédé rhétorique. Chacun d'entre eux furent disséqués, examinés, commentés.
Les dictionnaires des termes de Coran à l'image de « Mufradāt al-Qurʾān» d'al-Asfahānī, furent nombreux et témoignent de ce vif intérêt des savants pour l'étude précise, minutieuse et profonde de la langue qu'Allah a choisi pour faire descendre Son Livre.
Dans le cadre de ces études, très tôt la question fut posée : existe-t-il dans le Coran des mots qui ne sont pas issus de la langue arabe ? Trouve-t-on des mots latins, perses, araméens au sein du Coran ?
Le Coran est descendu en langue arabe et de nombreux versets rappellent cela.
« Un Coran [en langue] arabe, dénué de tortuosité, afin qu'ils soient pieux ! » (az-Zumar v28)
« Nous l'avons fait descendre, un Coran en [langue] arabe, afin que vous raisonniez. » ( Yūsuf , v2)
« C'est ainsi que nous l'avons fait descendre un Coran en [langue] arabe, et Nous y avons multiplié les menaces, afin qu'ils deviennent pieux ou qu'il les incite à s'exhorter ? » (ṬaHa, v113)
« Et c'est ainsi que Nous t'avons révélé un Coran arabe, afin que tu avertisses la Mère des cités (la Mecque) et ses alentours et que tu avertisses du Jour du rassemblement, -sur lequel il n'y a pas de doute -Un groupe au Paradis et un groupe dans la fournaise ardente. » ( ash-Shūrā, v7)
« Ce (Coran) ci, c'est le Seigneur de l'univers qui l'a fait descendre, et l'Esprit fidèle est descendu avec cela sur ton cœur, pour que tu sois du nombre des avertisseurs, en une langue arabe claire. » (ash-Shūrā, v192-195)
A la lecture de ces versets, de nombreux savants vont totalement réfuter l'idée que l'on puisse en trouver. C'est la position d'ash-Shāfiʿī, al-Bāqillanī, aṭ-Ṭabarī et des linguistes Ibn Fāris et Abū ʿUbayda.[1]
Cet avis se base sur les versets cités ci-dessus : le Coran a été révélé en langue arabe, et non dans une autre langue. D'autant plus que le verset de la sourate ash-Shuʿara apporte un détail supplémentaire : en une langue arabe claire.(bi lisānin ʿarabiyin mubīn).
La sourate Fuṣilat appuie également l'idée de clarté de la langue arabe, langue du Coran : « Si Nous en avions fait un Coran en une langue autre que l'arabe, ils auraient dit: « Pourquoi ses versets n'ont-ils pas été exposés clairement ? Quoi ? Un [Coran] non-arabe et [un Messager] arabe ? » (Fuṣilat, v44)
Abū ʿUbayda dit même : « Ce Coran fut descendu dans une langue arabe claire. Celui qui affirme qu'il s'y trouve des termes non arabes à certes déprécier la valeur du Coran. »[2]
Mais il existe également un autre avis sur cette question. Selon certains savants, il est possible que des termes issus d'autres langues se trouvent dans le Coran. C'est l'avis soutenu par des Tābiʿin tels que Saʿīd ibn Jubayr ou Wahb ibn Munabih. L'on rapporte d'eux la parole suivante : « Il y a dans le Coran des mots de chaque langue. » [3] C'est également le parti pris par as-Suyūṭī qui écrira une épître sur le sujet « al-Muhadab fīmā waqaʿa fī al-Qurʾān min al-muʿarab (Traité des termes arabisés du Coran)». Taj ad-dīn ibn as-Subkī composa même quelques vers de poésie dans le but de rassembler certains de ces mots aux origines non arabes.
Ils répondent à l'argumentation des partisans du premier avis en répliquant que les versets évoquant le Coran en langue arabe (Qurʾān ʿarabiyan) parlent de la quasi-intégralité du texte et non de quelques termes, qui restent très minoritaires. Il est par ailleurs connu, d'après certaines narrations, que le sens de certains mots aient échappé aux Compagnons. Ainsi le sens du terme « fāṭir » pour Ibn ʿAbbās lui était inconnu. al-Qurṭubī rapporte la parole d'Ibn ʿAbbās : « Je ne savais pas ce que signifié fāṭir des cieux et la terre jusqu'à ce que deux Bédouins viennent me voir se disputant au sujet d'un puits, et l'un d'eux dit, en parlant du puits : « faṭartu Je l'ai créé, c'est-à-dire que je l'ai initié. »[4]
Mais cet avis peut faire naître quelques interrogations. Comment se fait-il que des mots non arabes figurent dans le Coran ? Certains orientalistes présentent cela comme une incohérence : n'est-ce pas là une preuve que le Coran a été modifié s'il est censé être révélé en langue arabe claire alors qu'il s'y trouve des mots non arabes ?
Mais la réponse à cette ambiguïté est simple : si l'origine des mots est, étymologiquement, non arabe, ceux-ci étaient rentrés dans le parler des arabes depuis bien longtemps.
ash-Shāṭibī explique cette position : « Quant au fait de savoir s'il figure des mots non arabes (ʿajam) ou pas, nous n'en avons pas de réel besoin du moment que les arabes les employaient dans leur parler, faisaient partie de leur discours et qu'ils comprenaient leurs sens. Lorsque les arabes les ont employés, ils sont devenus partie intégrante de leur propre langage. »[5]
Ainsi, la présence de ces termes ne provient pas des modifications du texte coranique lorsque celui-ci fût en contact avec différents peuples et cultures mais simplement témoigne de la richesse d'une langue, de son évolution, de sa rencontre avec d'autres langues. Chaque langage évolue et se nourrit d'autre que soi.
Combien de mots d'origine étrangère sont pleinement entrés dans la langue française et sont utilisés sans que l'on ne se doute de leur origine première ? Fait pleinement partie de notre langue les mots tels que sandwich, concept ou autres qui sont des termes anglais mais qui, avec le temps, intègrent nos dictionnaires et nos parlées.
Le linguiste Abū ʿUbayda résume la divergence entre les deux avis : « L'avis prépondérant, selon moi, est que l'origine de ces mots est non arabe, comme l'indique les savants, mais ces termes ont évolué et sont passés de termes non arabes (ʿajam) à arabes. Puis le Coran fut révélé. Ainsi celui qui dit : « Ces mots sont d'origine arabe » a raison. Quant à celui qui dit « Ces mots ne sont pas arabes » a également raison. »[6]
as-Suyūṭī propose une seconde hypothèse quant à la présence de ces mots. Le Coran est un livre destiné à l'humanité entière. Chaque révélation se doit de s'adresser aux Hommes dans la langue qu'ils connaissent. Allah nous dit dans la sourate Ibrāhīm:
« Et Nous n'avons envoyé de Messager qu'avec la langue de son peuple, afin de les éclairer. Allah égare qui Il veut et guide qui Il veut. Et, c'est Lui le Tout Puissant, le Sage. » (Ibrāhīm, v4)
Le Coran étant destiné à l'humanité entière, il est donc logique qu'on y trouve des mots de différents peuples comme symbole de la portée universelle du Coran.
Citons ici quelques exemples, non exhaustifs, de ces mots d'origine étrangère se trouvant dans le Coran. Nous remarquons que l'on y trouve des termes provenant de peuples très différents : perse, nabatéens, hébreu, syriaque et même berbère, romain et indien ! Ces exemples sont issues de l'ouvrage d'as-Suyūṭī « al-Itqān fī ʿulūm al-Qurʾān» qui rassemble les avis de nombreux linguistes tels que al-Wāsiṭī, Ibn al-Jawzī et d'autres.
Abysséen
· Iblaʿī
« Et il fut dit: « Ô terre, absorbe (iblaʿī) ton eau ! Et toi, ciel, cesse [de pleuvoir] ! » L'eau baissa, l'ordre fut exécuté et l'arche s'installa sur le Jûdi, et il fut dit: « Que disparaissent les gens pervers ! » » (Hūd, v44)
· Awwāh
« Ibrahim était certes plein de sollicitude (awwāh) et indulgent. » (at-Tawba v114)
· Arāʾik
« Voilà ceux qui auront les jardins du séjour (éternel) sous lesquels coulent les ruisseaux. Ils y seront parés de bracelets d'or et se vêtiront d'habits verts de soie fine et de brocart, accoudés sur des divans (arāʾik). Quelle bonne récompense et quelle belle demeure ! » (al-Kahf, v31)
Hébreu
· Akhlada
« Et si Nous avions voulu, Nous l'aurions élevé par ces mêmes enseignements, mais il s'inclina (akhlada) vers la terre et suivit sa propre passion. » (al-Aʿrāf, v176)
· Ramz
« Seigneur, dit Zakariyya donne-moi un signe. » « Ton signe, dit Allah, c'est que pendant trois jours tu ne pourras parler aux gens que par geste (ramzan). Invoque beaucoup Ton Seigneur; et, glorifie-Le, en fin et en début de journée. » (Āl ʿImrān, v41)
· Baʿīr
« Et ainsi nous approvisionnerons notre famille, nous veillerons à la sécurité de notre frère et nous nous ajouterons la charge d'un chameau (baʿīr) et c'est une charge facile. » (Yūsuf, v65)
Syriaque
· Rabbāniyūn
« Nous avons fait descendre la Thora dans laquelle il y a guide et lumière. C'est sur sa base que les prophètes qui se sont soumis à Allah, ainsi que les rabbins (rabbāniyūn) et les docteurs jugent les affaires des Juifs. » (al-Māʾida, v44)
· Shahr
« (Ces jours sont) le mois (shahr) de Ramadan au cours duquel le Coran a été descendu comme guide pour les gens, et preuves claires de la bonne direction et du discernement » (al-Baqara v185)
Perse
· Dīnār
« Mais il y en a aussi qui, si tu lui confies un dinâr, ne te le rendra que si tu l'y contrains sans relâche. » (Āl ʿImrān, v75)
· Abārīq
« avec des coupes, des aiguières (abārīq) et un verre [rempli] d'une liqueur de source. » (al-Wāqiʿa, v18)
· Biyaʿ
« Si Allah ne repoussait pas les gens les uns par les autres, les ermitages seraient démolis, ainsi que les églises (biyaʿ), les synagogues et les mosquées où le nom d'Allah est beaucoup invoqué. Allah soutient, certes, ceux qui soutiennent (Sa religion). Allah est assurément Fort et Puissant. » (al-Ḥajj , v41)
Nabatéen
· Iṣriy
« Et lorsqu'Allah prit cet engagement des prophètes: « Chaque fois que Je vous accorderai un Livre et de la Sagesse, et qu'ensuite un messager vous viendra confirmer ce qui est avec vous, vous devez croire en lui, et vous devrez lui porter secours. » Il leur dit: « Consentez-vous et acceptez-vous Mon pacte à cette condition (iṣriy) ? » « Nous consentons », dirent-ils.: « Soyez-en donc témoins, dit Allah. Et Me voici, avec vous, parmi les témoins. » (Āl ʿImrān, v81)
· Akwāb
« On fera circuler parmi eux des plats d'or et des coupes (akwāb); et il y aura là [pour eux] tout ce que les âmes désirent et ce qui réjouit les yeux; « Et vous y demeurerez éternellement. » (az-Zukḥruf, v71)
· Tanbīr
« Si vous faites le bien; vous le faites à vous-mêmes; et si vous faites le mal, vous le faites à vous [aussi]. » Puis, quand vint la dernière [prédiction,] ce fut pour qu'ils affligent vos visages et entrent dans la Mosquée comme ils y étaient entrés la première fois, et pour qu'ils détruisent complètement ce dont ils se sont emparés (tanbīra). » (al-Isrāʾ, v7)
Berbère
· Muhl
« Comme du métal (muhl) en fusion; il bouillonnera dans les ventres. » (ad-Dukẖān, v45)
· Inā
« Ô vous qui croyez ! N'entrez pas dans les demeures du Prophète, à moins qu'invitation ne vous soit faite à un repas, sans être là à attendre sa cuisson (ināhu). » (al-Aḥzāb, v53)
Indien
· Sundus
« Voilà ceux qui auront les jardins du séjour (éternel) sous lesquels coulent les ruisseaux. Ils y seront parés de bracelets d'or et se vêtiront d'habits verts de soie fine (sundus) et de brocart, accoudés sur des divans Quelle bonne récompense et quelle belle demeure ! » (al-Kahf v31)
Romain
· Qinṭār
« Et parmi les gens du Livre, il y en a qui, si tu lui confies un qintâr, te le rend. » (Āl ʿImrān, v75)
· Ṣirāṭ
« Guide-nous dans le droit chemin (Ṣirāṭ). » (al-Fātiḥa, v6)
· Firdaws
« Ceux qui croient et font de bonnes œuvres auront pour résidence les Jardins du Paradis (firdaws). » (al-Kahf, v107)
[1] Jalāl ad-Dīn as-Suyūṭī, al-Itqān fī ʿulūm al-Qurʾān
[2] Abū ʿUbayda, Majāz al-Qurʾān
[3] Jalāl ad-Dīn as-Suyūṭī, al-Itqān fī ʿulūm al-Qurʾān
[4] Abū ʿAbdallah al-Qurṭubī, al-Jāmiʿ 'li aḥkām al-Qurʾān
[5] Abū Isḥāq ash-Shāṭibī, al-Muwāfaqāt fī uṣūl ash-sharīʿa
[6] Jalāl ad-Dīn as-Suyūṭī, al-Itqān fī ʿulūm al-Qurʾān


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