al- Arḍ d'après le Coran : comment le Coran nous parle de la Terre

Étude thématique (tafsīr mawdū'ī) du terme arḍ dans le Coran

Les crises que nous vivons à notre époque, et qui s’accentuent, donnent une résonance particulière à la thématique du retour à la terre. Les épisodes caniculaires intenses, les difficultés d’acheminement du carburant qui matérialise notre dépendance au pétrole, le réchauffement climatique sont tout autant de problèmes avec lesquels vit l’homme moderne.

Ce retour à la terre, présenté par certains comme la solution à ces crises, est souvent abordé sous un angle technique ou très pratique. L’intérêt grandissant pour la permaculture ces dernières années et sa popularisation en sont un exemple.

Or il est essentiel d’inscrire la réflexion de notre rapport à la terre dans une perspective bien plus globale. Les contextes de crises ont le mérite de nous offrir une réflexion profonde sur nos modes de vie. La question du rapport à la terre s’inscrit dans une redéfinition générale de certaines choses : mon rapport au matériel, à l’objet, ma dépendance au numérique, mon rapport au temps, ma conception de la réussite.

La question de la terre s'inscrit ainsi dans une réflexion beaucoup plus large, que chacun doit mener à son échelle. Cette réflexion ne saurait être complète si elle ne part pas d’un cadre référentiel islamique : que dit le Coran sur la terre, la nature, la création ?

Ce travail adopte pour cela la méthode du tafsīr mawdū'ī (exégèse thématique) : rassembler les versets relatifs à un même thème pour en dégager une vision d'ensemble. Le thème étudié est celui d'al-arḍ, la terre.

Commençons notre étude par définir le terme abordé ici, al-ard, désignant la terre.

Le terme arḍ, la terre, est un terme coranique majeur, d’une fréquence remarquable, car il revient plus de 440 fois dans le Coran.

Selon Ibn Manẓhûr est nommé ard, terre, tout ce qui se trouve en contrebas, en bas, ou ce qui est inférieur.[1] Cette définition nous renseigne déjà sur une idée importante. Elle indique que nous sommes dans un ensemble : il n'y a de terre que s'il y a un ciel. La terre fait partie d'un tout, dont elle est un maillon et elle est connectée à autre chose qu'elle-même.

Pour aller au-delà de la définition linguistique, il faut s'intéresser à ce que le Coran dit effectivement de la terre. L'ensemble des versets contenant le mot arḍ a été rassemblé et classé en catégories : le terme se répartit en cinq grands axes thématiques, présentés ci-dessous.

La terre appartient à Allah

L'une des thématiques les plus présentes lorsque le mot arḍ est cité est le fait que cette terre appartient à Allah.

Les versets en sont nombreux, et ils reviennent dans de multiples sourates. Citons à titre d’exemple certains d’entre eux.

« Ne sais-tu pas qu'à Allah appartient la royauté des cieux et de la terre ? Et qu'en dehors d'Allah, vous n'avez ni allié ni secoureur. » (al-Baqara, v107)

« C'est à Lui qu'appartient tout ce qui est dans les cieux et la terre ; tous Lui sont entièrement soumis. » (al-Baqara, v116)

« Créateur merveilleux des cieux et de la terre ! Quand Il décide d'une chose, Il dit seulement : « Sois », et elle est. » (al-Baqara, v117)

« À Lui appartient tout ce qui est dans les cieux et sur la terre. » (al-Baqara, v255)

« Rien, sur la terre ni dans le ciel, n'échappe à Allah. » (Āl ʿImrān, v5)

« À Allah appartient tout ce qui est dans les cieux et la terre. Et c'est vers Allah que les choses retournent. » (Āl ʿImrān, v109)

« À Allah appartient tout ce qui est dans les cieux et sur la terre. Et Allah est bien Celui qui embrasse toute chose de Sa science. » (an-Nisāʾ, v126)

Une multitude de versets indique ainsi que cette terre a un Maître, et qu'elle appartient à Allah, elle et tout ce qu'elle contient.

C'est une différence notable avec la vision moderne de l'écologie, héritière d'une pensée comme celle de Descartes, pour qui l'homme doit se rendre « maître et possesseur de la nature ». [2] Autrement dit : cela m'appartient, j'en fais ce que je veux, je change les règles comme je veux, je me comporte comme je veux, car tout est de mon fait.

Le Coran précise au contraire que cette terre appartient à Allah, qui en est le Maître. De cette affirmation découlent plusieurs implications dans le réel.

Si Allah est le Maître de la terre, alors je dois respecter la création de mon Seigneur et adopter envers elle un comportement adéquat. Je me dois également de préserver la création d’Allah et d'être humble : toute la beauté de cette terre n'est pas le fait de ma force mais vient du Seigneur des mondes. La Terre étant une création, le croyant doit garder un émerveillement face à sa beauté, ses différences, ses caractéristiques, sa puissance. La foi doit induire un regard particulier sur le monde qui m’entoure, témoignage vivant de la miséricorde et de la puissance d’Allah. Au contraire, laisser dépérir ce qu'Il a créé sera considéré comme un manque de respect envers Allah car notre amour du Créateur implique une considération noble de la création.

La terre, théâtre de l'homme

Le deuxième axe, dont les versets sont également nombreux, constitue la seconde facette du premier. Certes, la terre appartient à Allah, mais Il en a fait un décor pour l'homme : Il l'a créée pour lui, tel un théâtre pensé sur mesure, dans lequel il évolue et exerce sa fonction comme en témoignent de nombreux versets.

« C'est Lui qui a fait pour vous de la terre un lit, et du ciel un édifice. Et Il a fait descendre du ciel une eau grâce à laquelle Il a fait sortir des fruits pour vous nourrir. » (al-Baqara, v22) ;

« C'est Lui qui a créé pour vous tout ce qui est sur la terre. » (al-Baqara, v29) ;

« Et la Terre, Il l'a étendue pour les créatures. » (ar-Raḥmān, v10) ;

« Et quiconque émigre dans le sentier d’Allah trouvera sur terre de nombreuses ressources et un vaste refuge. » (an-Nisāʾ, v100)

Cette fonction est présentée dans un verset de la sourate al-Baqara : la créature Homme sera chargée de la mission de khalīfa: « Et lorsque ton Seigneur dit aux anges : « Je vais établir sur la terre un vicaire (khalīfa). » » (al-Baqara, v30)

L’un des objectifs derrière la création de cette terre est que l'homme puisse y remplir sa fonction de khalīfa. Elle est le théâtre de son action, le décor de sa mission. Nous la concevons donc comme un moyen et non comme une fin. C'est là une autre différence avec certaines conceptions modernes de la terre qui la considèrent comme une finalité en soi, allant, pour les plus extrêmes jusqu’à la déifier !

Le shaykh Abdelmajid Najjar[3] évoque le concept de taskhīr de la Terre, la mise à disposition pour l’être humain, gouverneur de cette terre, qui doit aussi, dans le cadre de son éducation spirituelle, apprendre à gérer avec équité les richesses et les ressources : la terre est en soi une épreuve pour l'homme. Les formules présentant ce taskhīr abondent dans le Coran, et ce sous différentes formes telles que khalaqa lakum (« Il a créé pour vous »), ja'ala lakum (« Il a fait pour vous »), sakhara lakum (« Il vous a mis à disposition »).

La terre n'a pas été créée pour qu'on la consomme jusqu'à épuisement et encore moins qu’on la pervertisse : c'est un endroit qui sert à l'humain et qui est un moyen afin que l'homme puisse en tirer profit dans le but d’exercer son rôle de khalīfa.

Méditons aussi sur le fait que cette terre a été embellie pour l'homme, par des décors, des paysages et des végétations très différents. Ce n'est pas une terre monochrome, et cela témoigne de la miséricorde d'Allah.

La terre nourricière

Le troisième axe est particulièrement important dans le cadre d'une réflexion sur le retour à la terre et se fonde en méditant le verset suivant : « Ô gens ! Mangez de ce qui est licite et bon sur la terre. Et ne suivez pas les pas du diable. Car il est pour vous un ennemi déclaré. » (al-Baqara, v168)

La mention de fî l-arḍ (« sur la terre ») nous rappelle que la nourriture vient de la terre. Ce qui pourrait paraître comme une simple évidence apparaît plus nuancé dans nos modes de vie d’occidentaux modernes : dans la civilisation de l'ultra-transformé, ce que nous mangeons est de plus en plus industriel et de moins en moins naturel.

Or cette terre a vocation à donner de la nourriture. as-Sa'dī relève que ce passage est également une preuve que manger en quantité suffisante pour entretenir sa santé est une obligation, et que négliger cela est un péché, comme le montre l'ordre contenu dans le verset.[4]

Allah rappelle en outre deux critères à prendre en compte pour le croyant dans son rapport à l'alimentation. Le premier, le ḥalāl, licite, correspond à l’aspect juridique d’une nourriture. Celle-ci doit donc se conformer à la norme juridique issue du Coran et de la Sunna qui légifère notre alimentation. Le second, ṭayyib, le bon, ou l’aspect éthique est, quant à lui, trop souvent oublié : les produits ultra-transformés, l'excès de fast-food, la perte du goût du frais, ou encore le poids de grands groupes agrochimiques comme Monsanto ou Bayer montrent combien notre alimentation s'est éloignée de ce critère coranique.

La fin du verset est elle-même significative : après avoir cité ces deux critères, Allah évoque les pièges du diable, établissant ainsi un lien entre notre gestion des ressources naturelles dans notre alimentation et Shayṭān.

Ce verset invite ainsi à réfléchir sur notre façon de nous nourrir. Nous nous sommes enfermés dans un mode de vie moderne où l'on n'a plus le temps, où l'on est moins à la maison que toujours à l'extérieur, où l'on ne cuisine plus, où l'on achète de la nourriture industrielle souvent ultra-transformée et où l'on se nourrit vite, parce que manger apparaît comme une perte de temps, ennemi de notre course à la performance.

La terre, par ses fruits et ses légumes, apporte pourtant à l'homme énergie, nutriments et vitamines, bref, un équilibre alimentaire dont il a besoin.

La terre a donc une vocation nourricière, et cet aspect doit être préservé. Elle n’est pas qu’un beau décor mais produit de la nourriture. Établir la justice sur terre, concept coranique des plus importants, passe aussi par une juste récolte des denrées alimentaires, une juste alimentation et une juste distribution.

Arḍ et fasād

Le quatrième axe est très important, car peut-être inattendu. Lorsque l'on réunit les versets qui traitent de la terre pour en avoir une conception générale, un parallèle revient souvent : à plusieurs reprises, le Coran associe la terre au concept de fasād et ce, dans une vingtaine de versets.

Le fasād est habituellement traduit par perversion, corruption, déséquilibre, perte de valeur, éloignement de la fonction de l'homme, éloignement de la fiṭra, dépravation. Les savants l'ont défini comme étant le fait de faire sortir une chose de sa juste mesure. Il s'oppose donc à l'équilibre.[5]

Citons quelques exemples de versets illustrant ce rapport entre la terre et la perversion.

« Mangez et buvez de ce qu'Allah a attribué, et ne commettez pas de mal sur terre en semant la corruption. » (al-Baqara, v60)

« Et lorsqu'il s'en va, il s'efforce de semer la corruption sur terre, en détruisant les cultures et les générations. Et Allah n'aime pas la corruption. » (al-Baqara, v205)

« Ne semez pas la corruption sur terre après qu'elle a été réformée (iṣlāḥ). » (al-Aʿrāf, v56)

aṭ-Ṭabarī explique que, par iṣlāḥ, Allah a créé la terre parfaitement harmonisée et de la meilleure façon : il ne faut donc pas la pervertir après cela, mais en prendre soin, dans sa forme comme dans son fond.[6] Selon ad-Ḍaḥḥāk, cela signifie : ne pas tarir l'eau claire et ne pas couper les arbres fruitiers par pure nuisance.[7]

as-Sa'dī établit un parallèle intéressant : la perversion de la terre, de la substance, mène à la perversion des actions, qui mène à la perversion des valeurs. La crise de la morale n'est donc pas un phénomène indépendant : elle est liée à la crise de notre gestion de la terre. Il n'est d'ailleurs pas anodin de constater que les lieux les plus urbanisés donc les plus éloignés de la terre dans sa forme originelle, sont également les lieux qui connaissent de grandes crises morales.

Le célèbre verset de la sourate ar- Rūm montre que la dépravation de l'homme et la crise morale passent par le fasâd dans notre rapport à l'environnement : « La corruption est apparue sur la terre et dans la mer à cause de ce que les mains des gens ont acquis. » (ar- Rūm, v41)

Celui qui pervertit la terre touche donc la création d'Allah et participe à alimenter le fasād. La terre est ici le premier maillon de l'équilibre des valeurs morales et d'un mode de vie sain.

Quand une civilisation s'éloigne de la terre et la pervertit, elle n'amène que perversion et turpitude.

Al-arḍ, un appel à la méditation

Le dernier axe de la terre dans le Coran est celui de l’appel à la méditation. En évoquant la terre, Allah nous demande de la contempler et de nous en émerveiller. Il s’agit pour le croyant de porter un regard profond sur la création, qui devient un objet de méditation et de réflexion (tafakkur) très puissant.

Le regard porté sur cette terre, création du Seigneur des mondes, est un pont vers Sa connaissance. En effet, la création ressemble au Créateur : parfaite, harmonieuse, juste, belle. Allah nous demande de réfléchir, de méditer sur cette création. Le Coran nous appelle à regarder tout autour de nous et évoque ainsi dans ses versets de nombreuses références à la création, aux divers éléments de la faune et de la flore.

Le Coran nous invite à cela :

« Ne méditent-ils pas sur comment le chameau a été créé ? » (al-Ġhāshiya, v17)

« Certes, dans la création des cieux et de la terre, et dans l'alternance de la nuit et du jour, il y a des signes pour les doués d'intelligence. » (Āl ʿImrān, v190)

Dans cette terre, Allah a caché des āyāt, des signes et des guides, que seul un regard éduqué sait lire et comprendre. Cette terre est donc là pour nous rappeler l’immensité de son Créateur.

L'étude thématique du terme arḍ dans le Coran dégage une conception cohérente en cinq temps. La terre appartient à Allah : l'homme n'en est ni le maître ni le possesseur, mais le dépositaire, ce qui appelle respect, préservation, humilité et émerveillement. Elle est le théâtre de la fonction de khalīfa: un moyen, jamais une fin, que l'on ne consomme pas jusqu'à l'épuisement. Elle est nourricière, et la qualité de notre alimentation (ḥalâl et ṭayyib) engage notre rapport à elle. Elle est aussi le lieu où s'exprime le fasād, dont la crise morale et la crise de la terre sont indissociables. Elle est enfin un livre de signes, dont la contemplation conduit à la connaissance du Créateur.

Ainsi, le retour à la terre ne saurait se réduire à un ensemble de techniques de culture : il engage un regard, des concepts et des références, qui trouvent leur source dans le Livre.


[1] Ibn Manẓhūr - Lisān al-ʿarab

[2] Voir “Discours de la méthode” de René Descartes

[3] Né en Tunisie, Abdelmajid Najjar est diplômé de l’université de Zaytuna ou il a obtenu une licence en uṣūl ad-dīn puis un master dans l’université d’al-Azhar dans la même spécialité. En 1981, il décroche son doctorat dans la spécialité ʿaqīda. Enseignant dans plusieurs universités islamiques, prolifique écrivain, membre de comité de savant ou de fatwa, le shaykh Najjar est l’auteur d’un excellent ouvrage sur le site, traduit en français, intitulé « Enjeux environnementaux : Une réflexion à partir des sources de l'Islam ».

[4] as-Saʿdī, Taysīr al-Karīm ar-Rahmān fī tafsīr kalām al-Mannān

[5] al-Jurjānī, Kitāb at-Taʿrifāt

[6] aṭ-Ṭabarī , Jāmiʿ al-bayān fī tafsīr al-Qur'ān

[7] al-Qurṭubī, āl-Jāmi' li Ahkām al- Qurʿān

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